Procès Mérah. Des débats, des réponses mais encore des interrogations

Procès Mérah. Des débats, des réponses mais encore des interrogations

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Mohammed Mérah au volant de sa voiture, en plein rodéo.

Il y a de cela déjà 5 ans, Mohammed Mérah, jeune franco-algérien de 23 ans, perpétrait ses attentats à Montauban et Toulouse. Ces attaques, alors revendiquées par Al-Qaïda, coûtèrent la vie à 7 personnes, dont 3 militaires. Après de longues années d’investigations et de rebondissements, l’heure du jugement est arrivée. Dans le box des accusés, Fettah Malki, soupçonné « d’association de malfaiteurs à caractère terroriste » ; et Abdelkader Mérah, le présumé complice et inspirateur de Mohammed, son cadet.

Un mois de débats ont permis de lever le voile sur certains détails des événements, aussi bien du côté des terroristes, que des enquêteurs. Lundi, l’avocat général, Naïma Rudloff, a requis la prison à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de 22 ans pour Abdelkader ; et une peine de 20 ans pour Fettah Malki. De son côté, la défense, par la voix de Me Dupont-Moretti a demandé aux jurés « d’oser l’acquittement face à la fragilité juridique du dossier ».

Retour sur les moments marquants d’un procès historique.

La famille Mérah, terreau propice à l’islamisme

La famille Mérah est originaire des Izards, quartier Toulousain connu pour héberger diverses entreprises de malfaiteurs. Bercés par une mère proche de quelques grands noms du milieu islamiste, leur enfance est faite de prières et de haine contre les Français. L’aîné des Mérah lui-même, admet que la radicalisation de ses frères et de sa sœur est le fruit d’un « terreau fertile », répandu par ses parents. Suite aux attentats de mars 2012, la mère, Zoulikha Aziri, aurait fièrement déclaré à propos des agissements de Mohammed : « Mon fils a mis la France à genoux. Je suis fière de ce que mon fils vient d’accomplir ! ». Celle-ci a de nouveau été le centre de l’attention au cours du procès, particulièrement remarquée pour son manque d’empathie, voire d’une fierté à peine dissimulée. Elle n’a donné aucune réponse à propos des connexions internet depuis chez elle – celles ayant permis de cibler le premier militaire. Son avocat, Me Dupont-Moretti, fit alors scandale en prenant sa défense, déclarant devant un auditoire sidéré : « c’est la mère d’un accusé, mais c’est aussi la mère d’un mort ».

Abdelkader, de son côté, a toujours qualifié sa « conversion » à l’islam (qu’il côtoyait déjà depuis sa naissance) comme bénéfique, notamment dans sa lutte contre l’alcool et ses diverses frasques de petit délinquant. Pourtant, dès 2001 -alors qu’il n’a que 19 ans-, à la suite des attentats du 11 septembre, il est rapidement surnommé « Ben Ben » -en référence au chef d’Al-Qaïda- pour avoir clamé dans la rue le nom de Ben Laden, en compagnie d’un grand nombre d’habitants des Izards. Si au cours du procès, il s’est défendu de toute accusation de fanatisme religieux, sa seule justification a été de dire « qu’il ne savait pas ce qu’il faisait ».

Les services de renseignement pointés du doigt

Dès les attentats commis, nombreux ont été les ratés constatés des services de renseignement : en effet, la thèse du terrorisme islamiste n’a pas été la première envisagée ; en pleine campagne présidentielle, on lui a préféré la piste de l’extrême droite. Pourtant, au même moment où cette hypothèse était massivement relayée par les médias mainstream (voir ci-contre), Mohammed Mérah était dès le 16 mars, soit trois jours avant le massacre d’Ozar Hatorah, dans une liste réduite de suspects, comme l’a dévoilé l’ex-patron de la DCRI toulousaine, Christian Ballet-Andui.

Un temps suspecté d’être informateur des services de renseignement, cette thèse a été balayée par son frère aîné, mettant l’accent sur le fait que Mohammed avait une défiance extrême à l’égard de la police. Et d’ailleurs, Bernard Squarcini lui-même dément ses rumeurs. Justifiées ou non, l’incapacité des services de renseignement d’identifier ce terroriste, ainsi que les circonstances de sa mort ont un temps jeté le trouble sur l’affaire.

Cette question est d’autant plus complexe que Mohammed a longtemps été qualifié de « loup solitaire », alors même qu’il a réalisé de nombreux voyages en Egypte, Syrie, Pakistan, Irak ou Afghanistan, pays connus pour abriter de nombreux djihadistes. Décrit comme « seul et isolé » par Bernard Squarcini, ayant découvert le Coran en prison, il fallut attendre les révélations de divers médias et la confirmation de Manuels Valls pour écarter cette thèse. Là encore, les services de renseignement ont manqué non seulement les nombreux voyages réalisés par Mohammed, mais surtout la centaine de coups de téléphone suspects passés à l’étranger. Autant d’éléments « crédibilisant » les fantasmes conspirationnistes.

Finalement, Bernard Squarcini conclura en affirmant qu’il « n’y a pas eu de ratés, que des retards ».

Par ailleurs, Abdelkader aurait eu connaissance, selon une spécialiste de l’antiterrorisme, préférant resté anonyme, des intentions de son frère. Dans les échanges épistolaires entre les frères Mérah durant l’incarcération du cadet, celui-ci aurait indiqué : « je sais précisément ce que je veux faire sorti de prison ». Parlait-il de ses projets d’attentats, de ses voyages au Moyen-Orient à la recherche de ses frères d’Al-Qaïda ? Impossible d’affirmer quoi que ce soit. Me Dupond-Moretti s’est alors emporté demandant pour preuve les réponses d’Abdelkader. Chose que la policière ne pouvait donner.

La thèse du troisième homme et des éléments troublants

Un peu plus en retrait de la couverture médiatique de ce procès, Fettah Malki n’est pas considéré comme complice des attaques en elles-mêmes. Délinquant bien connu aux Izards, il a avoué en 2012 avoir fourni le gilet par balles et un pistolet-mitrailleur sans savoir qu’ils allaient servir à la série d’assassinats. Ce qui en fait, d’après Alex Jordanov dans Mérahl’itinéraire secret, un complice matériel. En effet, d’après les résultats de son enquête, Mérah devait lui régler le gilet plus tard l’équivalent de 1000 euros en or ; les deux hommes se faisaient donc visiblement confiance. Dans cette même enquête, les échanges durant la garde à vue de Fettah Malki, dont le journaliste a pu avoir accès, montrent l’existence d’un complice jusque-là resté anonyme. Peur des représailles ? Ni Abdelkader, ni Malki ne donneront les noms du fameux receleur d’or…

Malgré tout, durant le procès, son ex-compagne, Christelle Clauzel, nie toute implication terroriste du troisième homme. Cependant, elle a avoué un soir avoir « caché des armes à sa demande », mais assure que son ex-compagnon « n’était pas religieux comme les frères Mérah ».

Après les tueries, Fettah Malki a soupçonné que l’arme remis à Mohammed Mérah avait servi à tuer ; laissant entendre qu’il « ignorait les intentions terroristes.» Ses nombreuses versions et son omerta tout au long de l’enquête n’ont fait que troubler une implication déjà bien difficile à cerner…

Des zones d’ombre toujours présentes

L’absence de Souad Mérah a été l’un des premiers élément polémique de ce procès. Un temps soupçonnée d’être partie en Syrie, sa mère, Zoulikha Aziri, a insisté sur le fait que sa fille se trouvait actuellement en Algérie en compagnie de sa famille. Repérée depuis 2010 par la DCRI, après avoir suivi les cours de l’imam Abdelfattah Rahhaoui, Souad Mérah est bien connue pour ses accointances avec les thèses salafistes. Elle s’est notamment distinguée le 11 novembre 2012 dans l’émission de M6, Enquête Exclusive, où elle déclarait à propos de son frère « je suis fière de mon frère, il a combattu jusqu’au bout, je pense du bien de Ben Laden, […] je peux te le dire à toi –en s’adressant à son jeune frère-, Les salafistes, ils agissent. Moi et Abdelkader, on soutient les salafistes, Mohammed a sauté le pas. Je suis fière ». à la suite de ces propos, le parquet classera l’affaire sans suite. C’est alors qu’en 2014, elle embarque depuis Barcelone avec pour objectif la Syrie. Mais après avoir passé Ramadan dans la ville frontalière Gaziantep, elle aurait choisi de revenir aux côtés de son père, en Algérie. Une enquête est toujours en cours.

Malgré tout, elle est considérée comme « le pilier de cette famille« , par Samia Makftouf, une des avocates des familles de victimes.

Les Mérah sont ainsi proche d’Olivier Corel, désigné comme le leader de la communauté salafiste établie à Artigat en Ariège, proche de lui, entretenant d’étroites relations. Il a fui la Syrie après avoir été persécuté parce qu’appartenant aux Frères musulmans en 1973, il enseigne dorénavant le salafisme. Il est apparu en novembre 2014, lors de sa garde à vue dont il est ressorti libre, qu’il avait rencontré le jeune Mérah une dizaine de jours avant son premier meurtre. Il déclarera « n’avoir pris connaissance de ses intentions meurtrières« , mais refusera toujours de condamner ses actes.

Il est également le maître à penser de Sabri Essid, beau-frère des enfants Mérah, qui s’est fait remarqué le 11 mars 2015 dans une vidéo de propagande de l’Etat Islamique ; mais aussi de Fabien Clain, dont la voix a été identifiée dans la bande audio des attentats du 13 novembre 2015.

Quels rôles ont-ils joué chacun d’entre-eux ? Ce procès ne l’aura pas permis de le démontrer.

De son côté Abdelkader a confessé, lors du procès, avoir « honte » des actes de son frère, qu’il « condamne ». Stratégie de défense ? Taqîya ? Répentance ? Sincérité ? Se déclarant musulman orthodoxe, et non salafiste, il parviendra à esquiver tout au long du procès, les diverses preuves étayant l’hypothèse de son radicalisme. Pourtant, si ce procès manque de faits tangibles, ce que Me Dupont-Moretti utilise largement, tout ce qui entoure la famille Mérah ne semble que les accuser davantage… chose souvent constatée chez toutes les familles des terroristes ayant pris la suite de Mohammed Mérah.

Verdict dans quelques heures…