Rencontre avec Gilles Bertin, chanteur du groupe Camera Silens

[Exclusif] Rencontre avec Gilles Bertin, chanteur du groupe Camera Silens

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Gilles Bertin fût le chanteur charismatique du groupe punk-rock français Camera Silens, dans les années 80. Condamné à 10 ans d’emprisonnement par contumace en 2004 suite à un braquage d’un dépôt de la Brinks à Toulouse en 1988, il a passé près de 28 années en cavale à l’étranger. Aujourd’hui, pour la première fois depuis son retour en France et exclusivement pour Infos-Toulouse, il a accepté de revenir avec nous sur sa carrière musicale.

Infos-Toulouse : En quelques mots, pouvez-vous nous rappeller le contexte punk/Oï! en France dans les années 80 et notamment à Bordeaux, votre ville ?

Gilles Bertin : Il n’existait rien du tout ! Il n’y avait absolument aucune structure. Il y avait effectivement quelques punks, comme partout en France, mais en province il n’existait rien. Il n’y avait encore qu’à Paris où il existait une grosse scène. Je pense qu’on a été les premiers à Bordeaux à débarquer avec cette musique…

IT : Comment s’est formé le groupe Camera Silens ?

GB : On s’est rencontrés par hasard avec Benoit (le guitariste – ndlr) à 18/20 ans en traînant nos savates dans Bordeaux. On avait tous les deux envie de monter un groupe et donc on a commencé à chercher du « personnel« . On a rapidement trouvé un batteur et on a eu de la chance il était super, il jouait très vite (Philippe Schneiberger – ndlr). Du coup ça nous a fait progresser rapidement et on a pu démarrer… Pour le nom du groupe, il faut se rappeler qu’à l’époque en Europe, il y avait différents groupuscules d’extrême-gauche qui pratiquaient la guérilla urbaine. Il faut remettre ça dans son contexte mais il se trouve que « Camera Silens » est tiré du nom donné aux cellules d’emprisonnements où étaient enfermés les membres de la Fraction Armée Rouge (organisation terroriste d’extrême-gauche qui opéra de 1968 à 1998 – ndlr) en Allemagne. Nous étions fascinés, comme un peu tous les adolescents, par cette révolte… D’où ce nom.

 

IT : Comment était la ville de Bordeaux à ce moment là ?

GB : Je me souviens d’une ville noire, où les quais étaient vraiment chauds. Il y avait des bars là-bas, c’étaient de vrais coupes-gorges… Quand on voit Bordeaux maintenant c’est bien joli oui mais ça n’a plus rien à voir avec MON Bordeaux, celui que j’ai connu. Maintenant, je préfère Toulouse, c’est clair !

 

IT : On sait que vos chansons ont inspiré de nombreux groupes jusqu’à aujourd’hui (Rixe par exemple, groupe de Oï! parisien) et certaines de vos musiques sont désormais de véritables hymnes repris dans beaucoup de concerts; c’est le cas de « Pour la Gloire« . Vous, quelles ont été vos influences premières ?

GB : On a commencé avec le punk en 1977 avec des groupes comme les Sex Pistols, The Damned, The Stooges etc… Puis dans les années 80, on est rapidement passés à une frange plus dure avec le renouveau de la musique punk au travers de groupes tels que The Exploited, GBH etc… Mais honnêtement on s’est branchés sur le street-punk qui était encore plus agressif à nos yeux. Nos exemples c’étaient Sham 69, Angelic Upstarts, Cock Sparrer… On a appelé ça plus tard la Oï! mais pour moi c’était encore du street-punk car y avait ce côté rock’n’roll. La Oï! de mon point de vue, c’est seulement des hymnes…

IT : Est-ce que les compilations « Chaos en France » volumes 1 & 2 sorties chez « Chaos Production » vous ont permis de toucher un plus large public ou étiez-vous déjà connus et suivis avant cela ?

GB : On était déjà un peu suivis mais ça nous a ouvert un public, notamment grâce à ce fameux concert à Orléans : le Chaos Festival en 1984 avec tous les groupes du label « Chaos Production » (Kidnap, Les Collabos, Reich Orgasm, Komintern Sect, Trotskids… – ndlr). Ça nous a quand même permis de jouer devant plus de 2000 spectateurs; pratiquement tous des skinheads d’ailleurs… Il n’y avait plus de punks du tout alors que lorsque l’on a commencé, la parité était plus respectée. Je me souviens que le concert avait été un peu violent, le service d’ordre était composé de bikers et de futurs Hells Angels donc ça avait bastonné mais heureusement qu’ils étaient là… Il faut dire qu’il y avait certains skins de Paris qui étaient venus uniquement pour foutre la merde. C’était vraiment tendu…

IT : Avec finalement un seul album sorti avec vous en tant que chanteur (Réalité – 1985), Camera Silens est toujours considéré comme l’un des groupes emblématiques de la scène punk-rock française des années 80, au même titre que Komintern Sect, OTH ou bien encore La Souris Déglinguée. Comment expliquez-vous un tel succès ?

GB : J’ai été le premier surpris. Je suis parti pendant 30 ans, j’ai vécu ailleurs et je n’étais donc pas du tout au jus de ce qu’il se passait en France d’un point de vue musical et culturel. J’ai été complètement étonné de voir que Camera Silens était devenu une sorte de petit mythe. A l’époque, il n’y avait aucune prétention à faire carrière et on se projetait absolument pas dans le futur. Je ne pensais pas revenir en France et m’apercevoir qu’on ne nous avait pas oubliés ! Je vois que des jeunes, notamment sur YouTube, s’intéressent à notre musique et c’est vachement bien. Ça prouve au moins qu’on a pas fait ça pour rien quoi… C’est que du positif pour moi. Et pourtant à l’époque le groupe n’avait aucun succès ! Le premier pressage de « Réalité » est sorti en seulement 4000 exemplaires, distribué par New Rose (disquaire mythique du 6ème arrondissement de Paris dans les années 80 – ndlr)… Ça s’est vendu mais sur la longueur. Ensuite, il y a eu pas mal de rééditions…

IT : Quelles étaient vos relations avec les autres groupes de punk à cette période ?

GB : Déjà, on avait aucune relation avec les autres groupes bordelais. Ils ne nous comprenaient pas et on ne voulait rien avoir à faire avec eux. Plus tard avec « Chaos Production » on a eu des relations amicales avec les Komintern Sect, Les Collabos… Il y a aussi eu La Souris Déglinguée évidemment avec qui on a joué et qui sont devenus de bons amis de Benoit par la suite. Mais nous, on était en province donc c’était difficile de côtoyer les groupes de Paris comme Parabellum, par exemple…

IT : Votre musique a toujours été écoutée autant par les punks que par les skinheads. C’était voulu de toucher toute la scène alternative de l’époque ? De rassembler ?

GB : Non ça c’est fait tout seul, ce furent les conséquences en fait. Et à la fin, ils n’étaient plus du tout rassemblés puisqu’ils se foutaient sur la gueule à chaque fois. A ce moment là, il y avait un fort sectarisme : ou tu étais skin ou tu étais punk. Si t’étais skin t’étais un fasciste et si t’étais punk t’étais d’extrême-gauche… Nous dans le groupe y avait un peu des deux mais on était davantage street-punk comme je l’ai déjà dit. Personnellement, je me souviens d’un truc qui m’avait impressionné, c’était un titre d’article dans Best (magazine musical français paru de 1968 à 2000 – ndlr) qui disait : Jimmy Pursey, le Roi Prolo. C’était vers cette scène là qu’on voulait réellement s’identifier. Du punk ouais, mais prolétaire ! Pas des poseurs, des gars uniquement intéréssés par les sapes etc… D’ailleurs, on a viré rapidement tous nos blousons à clous pour se démarquer, se radicaliser. Pour ce qui est du reste, du public et compagnie, on a rien contrôlé du tout…

IT : Que pensez-vous du second album de Camera Silens (Rien qu’en Traînant – 1987) auquel vous n’avez pas pû participer, aux influences davantage ska et reggae, renouant ainsi avec les origines mêmes du mouvement skinhead anglais ?

GB : Moi j’aime bien ! Maintenant, j’écoute plus de Oï! et tout ça, j’écoute de la northern soul, du rocksteady… Ce qu’écoutait les skins en 1969 quoi ! Je reviens aux origines, oui. Le reste j’aime moins aujourd’hui, en tout cas j’en suis un peu rassasié c’est vrai… En tout cas oui j’ai bien aimé ce second album, son évolution, et ce même si je n’y ai pas participé biensûr.

IT : Quelles sont les musiques que vous appréciez et écoutez du coup maintenant ?

GB : J’écoute beaucoup, beaucoup de choses maintenant. Même autre chose que du rocksteady comme je viens de le dire… J’écoute de la soul, un peu de jazz, du rock’n’roll encore ! Du punk parfois aussi mais très rarement car ça me met les nerfs à vifs rapidement… En groupes récents, j’en connais pas beaucoup si ce n’est le 8.6 Crew… Je suis vraiment branché old-school, des trucs de Studio One etc… De toutes façons, on ne fera jamais mieux.

IT : Au jour d’aujourd’hui, après votre carrière musicale et votre vie à l’étranger, où vous situez-vous ? Quels sont vos projets futurs ?

GB : Je dois avant toute chose rendre des comptes à la justice, après on verra… J’ai une famille en Espagne, j’ai retrouvé un fils en France… Je pense avoir fait ce que j’avais à faire, maintenant la justice décidera. Côté musical, c’est peu probable que Camera Silens rejoue sur scène un jour mais on parle quand même d’écrire deux nouveaux morceaux inédits… Pour le reste, je compte sortir un livre autobiographique revenant sur tout ça.

Propos recueillis par L. Fandor