Skripal. Combien de temps encore compromettrons-nous notre diplomatie ?

Skripal. Combien de temps encore compromettrons-nous notre diplomatie ?

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Vladimir Poutine et Theresa May lors d'un entretien en septembre 2016 en Chine.

L’affaire autour de l’empoisonnement de ce vieil ex-espion russo-britannique à Salisbury n’en finit pas d’alimenter l’actualité internationale. D’abord recruté comme agent double par les services secrets britanniques dans les années 90, Sergueï Skripal collabore durant une dizaine d’année avec le MI6 en leur vendant des informations. Rattrapé par le FSB puis reconnu coupable de haute trahison par la Fédération de Russie en 2006 avant d’être condamné à l’emprisonnement en Mordovie. Il est gracié en 2010 par Dmitri Medvedev, alors président, et est échangé contre des espions russes arrêtés en Occident. Il sera alors accueilli par les Britanniques, et résidera au Royaume-Uni avec sa fille Julia jusqu’à l’affaire de son empoisonnement au gaz neurotoxique de série Novitchok survenue le 4 Mars dernier.

Certes le gaz utilisé contre Sergueï Skripal ferait partie de la série Novitchok, une série de gaz innervants développés par l’URSS entre les années 1970 et 1980, mais pourquoi les Russes voudraient-ils se débarrasser d’un ancien agent double, déjà condamné pour haute trahison ? Pourquoi vouloir supprimer un homme plus de huit ans après l’avoir relâché ? Et surtout, quel intérêt pour Vladimir Poutine d’envoyer faire tuer cet homme jusqu’alors inconnu du grand public sur le sol britannique, à la veille des élections présidentielles russes, et à la veille de la Coupe du Monde de football qui doit s’ouvrir à Moscou le 14 juin prochain, de plus sur le sol d’un pays-clé de l’OTAN, alors que les tensions entre la Russie et cette organisation militaire sont à l’apogée ?

Des questions que semble ne pas s’être posée Theresa May, la première ministre britannique, puisque la simple mention du gaz type Novitchok lui a suffit pour pointer le doigt accusateur vers la Russie, sans le commencement d’une preuve tangible et sans plus attendre qu’une enquête digne de ce nom ait pu donner des résultats probants. En effet, la série Novitchok a certes été développée par les Soviétiques, dans un laboratoire de Nurus, dans l’actuel Ouzbékistan. Un laboratoire qui fût détruit sous supervision américaine à la dissolution de l’URSS, il est donc très probable que l’Ouzbékistan comme les États-Unis aient pu avoir accès à ces armes chimiques, aient pu les étudier et soient même en mesure d’en produire eux-mêmes. D’ailleurs, il est aussi hautement probable que si le Royaume-Uni a pu identifier aussi vite le Novitchok, c’est peut-être tout simplement parce qu’il en a lui aussi la formule et qu’il est lui-aussi capable d’en fabriquer, comme l’a fait remarquer le diplomate russe Vasily Nebenzya. De plus, l’OIAC aurait dressé un procès-verbal de la destruction par la Russie de la totalité des armes chimiques héritées de l’Union Soviétique, selon les dires de l’ambassadeur russe à Londres Alexandre Iakovenko au ministre des Affaires étrangères britannique, Boris Johnson. Ce dernier lui avait lancé un ultimatum de 36 heures pour vérifier si un novitchok manquait à ses stocks.

Boris Johnson. © Flickr

Une accusation des plus grossières, donc, qui a pourtant été suivie par un fort soutien international : le 14 mars, soit dix jours à peine après les faits, Londres expulse 23 diplomates russes ; le 26 mars, la France en expulse quatre ; quatre diplomates ont été expulsés d’Allemagne, soixante des États-Unis. Toujours au nom de cette « solidarité avec le Royaume-Uni », le Canada et quatorze pays de l’Union Européenne ont emboîté le pas des Anglais, dont le Danemark (deux diplomates), la République Tchèque (trois diplomates), l’Italie (deux diplomates), la Pologne (quatre diplomates), la Lituanie (trois diplomates), et l’Ukraine (treize diplomates).

L’Autriche, la Slovénie, la Slovaquie, le Luxembourg, Israël, Chypre, la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, Malte, la Turquie, la Nouvelle-Zélande, le Portugal, la Grèce, et le Monténégro n’ont pas marché dans la combine.

Devant ce scénario de nouvelle Guerre Froide, où la « Global Britain » tiendrait une position polarisante, les passes d’armes verbales et les tensions diplomatiques se multiplient. À l’évidence, la diplomatie britannique n’a pas peur du ridicule, le secrétaire d’État britannique aux Affaires Étrangères Boris Johnson allant même jusqu’à comparer la Russie de Poutine à l’Allemagne nazie. Emmanuel Macron, lui, est gentiment aligné au Royaume-Uni contre tout bon sens. Le 23 Mars, ce fervent européiste a qualifié cet empoisonnement d’ « atteinte à la souveraineté de l’Union Européenne », lors d’une conférence de presse à Bruxelles au côté de la chancelière allemande Angela Merkel. « Tous [les États membres, ndlr] ont convenu que conformément à l’évaluation britannique, il n’y a pas d’autre explication plausible que la responsabilité de la Russie » a-t-il ajouté, sans donner plus de détails, ou plus de preuves.

L’affaire Skripal symbôle de la faiblesse de l’Union européenne ? 

Une tempête diplomatique, qui ressemble de plus en plus à une crise purement (géo)politique plutôt qu’à un simple règlement de comptes international entre deux états, sinon comment expliquer que les Britanniques ne veulent pas d’une enquête internationale, laquelle est réclamée par les Russes eux-mêmes ? Les pays affiliés à l’OTAN et à l’UE, France comprise, semblent avoir été emportés par l’emballement britannique, pris dans la spirale du storytelling atlantiste et anti-russe. Peut-être dans le but de couper toute volonté européenne de renouer le dialogue avec Moscou, à l’heure où les Russes maîtrisent la situation au Moyen-Orient et où leur pays est encerclé du côté européen par les bases militaires de l’OTAN ? Si telle était le cas, ce serait bien une preuve (une de plus) que l’Union Européenne est moins une force politique crédible qu’un vassal atlantiste, au garde-à-vous face aux intérêts sécuritaires américains, par l’intermédiaire de l’OTAN, qui sont d’isoler le plus possible la « menace russe ». Il est regrettable que la France, pays qui fût respectable et respecté sur le plan international notamment à l’époque de la Guerre Froide, s’aligne ainsi et se fonde dans la masse.

Une position d’autant plus regrettable que la France est un des pays en première ligne de ce nouveau Poutine-bashing. En attestent les dix questions adressées par Moscou à Paris dans le cadre de l’affaire Skripal, que nous reproduisons ici :

  1. Pour quel motif la France a été appelée à accorder une assistance technique dans l’enquête du Royaume-Uni sur l’incident à Salisbury ?

    2. Est-ce que la France a envoyé une note officielle à l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques concernant sa participation dans la coopération technique dans l’enquête sur l’incident de Salisbury ?

    3. Quelles preuves a transmis le Royaume-Uni à la France dans le cadre de l’assistance technique accordée ?

    4. Des spécialistes français ont-ils participé à l’échantillonnage du matériel biologique de Sergueï Skripal et d’Ioulia Skripal ?

    5. Des spécialistes français ont-ils étudié des échantillons du matériel biologique de Sergueï Skripal et d’Ioulia Skripal, et dans quels laboratoires ces études ont été menées ?

    6. Sur la base de quels signes les spécialistes français ont établi l’utilisation de l’agent toxique de combat de type Novitchok (selon la terminologie britannique) ou de ses analogues ?

    7. De quelle expertise dispose la France dans le domaine de l’étude des agents toxiques de combat de ce type ou de ses analogues ?

    8. Sur la base de quels signes (marqueurs) les spécialistes français ont établi « l’origine russe » de la substance utilisée à Salisbury ?

    9. La France dispose-t-elle d’échantillons de contrôle de l’agent toxique de combat Novitchok (selon la terminologie britannique) ou de ses analogues ?

    10. Des échantillons de l’agent toxique de combat de ce type ou de ses analogues, ont-ils été développés en France, si oui, à quelles fins ?

Alors que le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov jette un pavé dans la mare en affirmant explicitement que l’empoisonnement de Skripal « pouvait être dans l’intérêt de Londres », accusant l’Occident de s’adonner sans aucune décence « à des mensonges et de la désinformation purs et simples », la question se pose pour la France : pour combien de temps encore compromettrons-nous notre diplomatie en prenant parti aveuglément dans ce genre d’affaires ? Car quel intérêt l’Europe a-t-elle de maintenir la tension entre elle et la Russie ? Quel intérêt la France a-t-elle dans cette rupture de dialogue ?

À quand le retour d’une diplomatie française crédible, respectable et souveraine ?


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