Frappes dans la Douma : la guerre médiatique contre la Syrie

Frappes dans la Douma : la guerre médiatique contre la Syrie

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Dans la nuit du 13 au 14 avril, la France a frappé la Douma en Syrie, conjointement avec le Royaume-Uni et les États-Unis. Retour sur cet épisode va-t-en-guerre et sur l’affaire des armes chimiques du gouvernement syrien, et relevé des zones d’ombres du dossier.

Les Casques blancs : pompiers pyromanes?

Au centre de l’attention internationale, il y avait un évènement, ou plutôt une suspicion, celle d’une attaque chimique survenue dans la Douma le 7 avril dernier, dernier bastion rebelle dans la Ghouta, la région à l’est de Damas, en Syrie. Une attaque qui aurait été le fait des forces gouvernementales pilotées par Bachar el-Assad. Scandale. Le récit privilégié : celui des Casques blancs, présents sur place, qui ont publié une vidéo présentée comme tournée juste après les faits. Mais qui sont ces Casques Blancs ?
Cette ONG est présentée comme « humanitaire et neutre ». Elle aurait été créé pour la « protection civile » durant la guerre civile syrienne, afin de secourir les blessés quel que soit leur camp (ils ont même été nominés pour le prix Nobel de la paix en 2016). Pourtant cette organisme ne fait pas l’unanimité. Leur neutralité est d’abord mise en cause par leur origine même : on pourrait s’attendre à ce qu’une telle organisation ait vu le jour en Syrie, mais il n’en est rien. Les Casques Blancs ont été créé par l’ancien militaire britannique James Le Mesurier en 2013, ce dernier ayant reçu en juin 2016 le grade d’officier de l’Ordre de l’Empire Britannique. Cet organisme est par ailleurs dans le viseur de Damas, de Moscou et de Pékin, qui remettent en cause leur neutralité, et dénoncent leurs liens avec des groupes rebelles, dont des organisations terroristes comme le Front Al-Nosra (« qui fait du bon boulot« , paraît-il). En effet, leur chef, Raed Saleh, s’est vu refuser l’entrée sur le territoire américain en avril 2016, sans que le gouvernement US ne donne d’explications… La diplomatie russe, en la personne de Sergueï Lavrov a d’ailleurs qualifié l’accusation des Casques Blancs de « mise en scène », et qu’ils en avaient les « preuves irréfutables ». Sur la crédibilité de cette ONG, laissons-donc la parole à Pierre Le Corf, un Français qui a tout quitté pour l’humanitaire et réside depuis début 2016 en Syrie, dans la région d’Alep :

« Je suis juste en colère de voir à quel point on continue de vous manipuler sur la Syrie, de voir à quel point on arrive à brosser le portrait de terroristes en les faisant passer pour des humanitaires. […] Quand par exemple, on parle des Casques Blancs : imaginez que je vienne chez vous, je suis habillé comme je suis, je prend un pistolet et je vous tire dans le ventre. Maintenant, j’enlève ma capuche, je mets un casque blanc sur ma tête, je vous porte sur mes épaules, je vous emmène à l’hôpital, et je reçois une médaille. Je deviens le symbole de la paix en Syrie. Si vous venez ici, et que vous demandez aux gens : à Alep-ouest, les Casques Blancs, ils connaissent pas. La plupart des gens vous diront que c’étaient des activistes ou des gens de l’opposition, une minorité d’opposition non-armée qui étaient membres des Casques Blancs. La majorité vous diront qu’ils faisaient partie des groupes terroristes, que ce soit Al-Nosra, Nouredine Al Zinki, Jeund Allah… »

ONG constituant une source d’autant plus douteuse que certains témoignages du personnel hospitalier de Douma semblent venir contredire les allégations d’attaques chimiques, simplement confirmer une sorte de « panique générale » à l’hôpital :

Les confrontations aux Nations Unies… et les fake news de BFMTV

Le Conseil de Sécurité des Nations Unies s’était réuni le 10 Avril pour statuer sur une commission d’enquête sur ces présumées attaques chimiques. Trois des projets de résolution ont été rejetés par le vote.

La Russie a d’abord apposé son veto au premier projet de résolution déposé par les États-Unis, qui proposait la création d’un mécanisme d’enquête indépendant des Nations Unies.

Le second projet, déposé par la Russie, a lui-aussi été rejeté à sept voix (France, Pays-Bas, Pérou, Pologne, Suède, Royaume-Uni et États-Unis) contre six (Bolivie, Chine, Éthiopie, Guinée Équatoriale, Kazakhstan et Russie). Celui-ci prévoyait la création d’un groupe d’experts, « tout en donnant au Conseil de sécurité la responsabilité de désigner les responsables ».

Un troisième projet, déposé également par la Russie, prévoyant l’envoi d’enquêteurs de l’OIAC (Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques), a également été rejeté a cinq voix contre quatre.

Malgré les accusations proférés à l’égard des Casques Blancs et les sérieux doutes de Sergueï Lavrov quant à la véracité de ces attaques, la Russie est entièrement favorable à une commission d’enquête indépendante (c’est-à-dire émanant des Nations Unies et du Conseil de Sécurité) afin de déterminer la tangibilité de l’attaque et ses responsables. Une information qu’ont préféré occulter les intervenants de BFMTV durant toute la semaine qui a précédé les frappes, préférant ne parler que de la première proposition des USA de créer un mécanisme d’enquête indépendant (sans dire de qui il serait indépendant) rejeté par la Russie (en omettant de parler des deux autres résolutions proposés par les Russes), plaçant ainsi la Russie à la place du complice machiavélique des attaques chimiques.

Petit exemple de Jean-Jacques Bourdin face à Adrien Quatennens, le mercredi 11 Avril :

« L’OACI [l’OIAC, en fait, ndlr], qui est un organisme, effectivement, de l’ONU, va aller voir, s’il en a la possibilité, dans quelques jours, va aller voir la nature du produit utilisé. Mais surtout, ne pourra pas dire qui a tiré ces bombes. La seule solution pour savoir qui a tiré ces bombes, c’est une enquête de l’ONU, les Russes ont opposé leur veto. »

Reprenons donc Jean-Jacques Bourdin, qui visiblement connaît assez mal son sujet : les Russes ont bel et bien opposé leur veto, mais pas à une enquête de l’ONU, ils l’ont opposé à une enquête indépendante de l’ONU, justement.

Un autre exemple de réalité tronquée, à partir de 1:48 :

Une enquête indépendante, certes, mais indépendante de qui ? BFMTV se gardera bien de la dire…

Bombardements à l’emporte-pièce ?

Une enquête a bel et bien été annoncée par l’OIAC, celle-ci est arrivée en Syrie ce week-end et devrait se mettre au travail dès ce lundi. Une enquête que n’a pas attendu Paris, Washington et Londres pour opérer à des frappes « sur des zones stratégiques » contre le régime syrien, dans la nuit du 13 au 14 avril. Apparemment, ces derniers n’ont pas eu besoin d’une quelconque enquête pour savoir qu’une attaque chimique ait bien eu lieu. Puisque ces derniers en avait la preuve ! L’Élysée a même sorti un rapport évaluant le « programme chimique clandestin » de la Syrie… le lendemain de l’attaque (pourquoi avoir attendu si longtemps?). Arnaud Focraud, du Journal du Dimanche, parle de l’absence d’éléments tangibles, mais du contexte : « Mais le texte retrace davantage un raisonnement qu’il n’affiche de preuves tangibles. S’il dit s’appuyer sur des “renseignements fiables”, il ne les cite pas pour autant ».

En effet, nous pouvons lire dans le rapport : « La nature spontanée de la mise en circulation des images sur l’ensemble des réseaux sociaux confirme qu’il ne s’agit pas d’un montage vidéo ou d’images recyclées. Enfin, une partie des entités ayant publié ces informations est reconnue comme habituellement fiable. » Habituellement fiable ? On devra s’en contenter… Espérons que les douteux Casques Blancs ne fassent pas partie des entités « habituellement fiables »… Le rapport, est ainsi truffé de déclarations qui sont au pire spéculatives, au mieux des informations incomplètes. « Ils [les services de renseignement français, ndlr] estiment par ailleurs qu’une manipulation des images diffusées massivement à partir du samedi 7 avril n’est pas crédible, dans la mesure notamment où les groupes présents dans la Ghouta n’ont pas les moyens de mener une manœuvre de communication d’une telle ampleur » : on ne saura donc jamais qui sont ces groupes précisément, et encore moins des moyens dont ils disposent, mais nous pensons, encore une fois, aux Casques Blancs, qui vivent de financements étrangers, en particuliers britanniques…

Quoiqu’il en soit, les frappes conjointes ont bien eu lieu, et à peine quelques jours avant qu’une enquête de l’OIAC ait pu apporter des éléments plus tangibles au rapport. Des frappes que Moscou accuse d’avoir eu pour objectif d’entraver l’enquête sur la Douma.

Des frappes à l’efficacité toute relative. Xavier Moreau, directeur de Stratpol, lors d’un entretien accordé à RT France, parle de « frappes purement symboliques », sans grande incidence sur le terrain :

La population a même fêté l’absence de victimes collatérales en dansant sur la place Ommayade de Damas :


Emmanuel Macron, lors de son grand oral de dimanche, a assuré que l’objectif n’était pas de faire de victimes, mais bien de neutraliser des positions stratégiques fixes syriennes. Nous ne saurons pas lesquelles, précisément, les spéculations sont donc ouvertes… Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, parle sur BFMTV de la destruction de l’arsenal chimique du régime de Damas, Moscou quant à lui, de la destruction de preuves compromettantes pour l’Occident. Qui croire ?

Le conflit syrien est une poudrière mondiale qui a muté, depuis son déclenchement par les « printemps arabes » en 2011, en véritable guerre médiatique de l’information. Rudyard Kipling disait : « la première victime de la guerre, c’est la vérité ». Le guerre civile syrienne n’échappe pas à cette règle. Avant de faire preuve de précipitation et de foncer tête baissée dans le conflit, plusieurs questions légitimes méritent d’être posées :
– Qui sont réellement les « Casques Blancs » qui accusent le régime de Damas de bombardement chimique ? Qui les finance ? À quel point et dans quelle mesure sont-ils affiliés aux groupes terroristes qui sévissent en Syrie ? Aux groupes rebelles ? Au Royaume-Uni ?
– Quel intérêt a l’Occident d’affronter la Russie sur ce terrain, au point de refuser son projet de résolution et d’enquête impartiale permettant au Conseil de sécurité de désigner un coupable en cas d’attaque chimique avérée ?
– Quel est l’intérêt pour les médias occidentaux, et à fortiori français, de se faire le porte-voix de discours russophobes, au point de relayer des vérités tronquées et partiales ?
– Quel est l’intérêt, pour l’Occident, de faire tomber Bachar el-Assad ?
– Où sont les intérêts français immédiats dans le conflit syrien, mis à part l’éradication de Daesh, éradication quasiment entièrement actée sur tout le territoire syrien ?

Mais après tout, en ces temps de troubles pour la paix mondiale, peut-être y a-t-il des questions que l’on ne peut plus se poser…

Mathieu Vergez


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