Le duel: un code d’honneur historique

Le duel: un code d’honneur historique

1246
PARTAGER
Duel
Le duel d'Eugene Onegin et Vladimir Lensky, par Ilia Répine, 1899, Pushkin Museum of Fine Arts.
Entre coutume aussi bien populaire qu’aristocratique, entre règlement de litiges judiciaires et défense de l’honneur, le duel est une pratique qui a traversé l’histoire de France sans discontinuer, jusqu’à son extinction au milieu du XXe siècle.

Il faut remonter jusqu’à l’Antiquité pour toucher du doigt l’origine du duel. Il est alors utilisé en temps de guerre pour départager deux armées qui s’affrontent. Le duel qui oppose David à Goliath, représentant respectivement l’armée d’Israël et celle des Philistins, relaté dans la Bible, en est un parfait exemple. Tout comme Hector, tué par Achille, dans la mythologie grecque.

Vers le Ve siècle avant J.-C., les Grecs intègrent l’hoplomachie, une discipline de combat en armes, dans leurs jeux publics. Les Romains reprennent cette tradition en la codifiant et, en 105 avant J.-C., les combats de gladiateurs deviennent publics.

L’apport germain et la justice de Dieu

Lors des invasions barbares du IVe siècle, les peuples germains apportent leur vision du combat en duel à toute l’Europe. Pour ces derniers, les méthodes duellistes de départage en temps de guerre se transposent aux affaires de litiges privées, considérant que leurs dieux donneront la victoire au bon droit dans une lutte à armes égales. Cette idée amènera le concept de « jugement de Dieu » plus tard, avec l’instauration du christianisme.

Vers l’an 502, la loi Gombette est promulguée par le roi Gondebaud, régnant sur le peuple des Burgondes, un peuple occupant les territoires gallo-romains. A l’époque, un litige se réglait principalement devant une juridiction qui recevait les déclarations sous-serment. Mais les parjures se multipliant, la loi prévoyait de régler les conflits par le duel, en codifiant un peu plus la coutume. Elle permettait également de se faire remplacer, contre de l’argent, par un « champion », le payeur subissant généralement le même sort que son champion à l’issue du combat.

Cette loi Gombette perdurera à la suite de l’invasion des Francs et survivra à l’avènement du christianisme.

Bien que l’Eglise désapprouve cette pratique, le duel est pleinement intégré aux mécanismes judiciaires du « jugement de Dieu » au même titre que le serment et l’ordalie (également condamnée par l’Eglise chrétienne). L’Eglise a alors énormément de mal à combattre le duel, profondément encré dans les coutumes européennes.

Les règles du duel au Moyen-Âge

Partout en Europe, les règles du duel au Moyen-Âge sont sensiblement similaires. Le provocateur jette son gant à son adversaire, qui doit le ramasser pour accepter le duel. La rencontre s’effectuait alors dans un endroit clôt, au milieu d’un cercle délimité par des cordes tendues pour maintenir le public en respect. Le duel est présidé par un maréchal de camp et s’effectue en présence de témoins. Les duellistes se battent après avoir été fouillés (ils doivent être à armes égales) et après une cérémonie religieuse.

L’issue du combat dépend du litige: en matière criminelle, le vaincu est pendu.

En 805, Charlemagne introduit l’usage du bâton dans les duels, qui se déroulent majoritairement à l’épée. Son fils et successeur, Louis Ier, dit Louis le Pieux, permettra que les duellistes choisissent entre l’épée et le bâton. Les nobles se battent alors à l’épée et à cheval, et les roturiers au bâton et à pieds.

Les rois de France contre le duel

Le duel judiciaire est alors l’usage général. Pourtant, à partir du XIIIe siècle, les rois de France vont s’y opposer, ce grâce à la multiplication des fonctionnaires royaux sur le territoire. La Grande Ordonnance de Louis IX, dit Saint Louis, en 1254, interdit le blasphème, le jeu, la prostitution, les tournois et le duel judiciaire, pour revenir à la preuve par témoins, toujours préconisée par l’Eglise. Mais ses vassaux n’appliqueront pas forcément cet interdit royal. Le duel étant alors aussi un moyen pour la noblesse de défier l’autorité du roi.

Philippe IV, dit Philippe le Bel, réintroduira officiellement le duel judiciaire, mais en restreindra l’usage pénal aux crimes les plus graves, en centralisant les procédures à Paris, en imposant des formalités financières aux duellistes, et en l’interdisant en temps de guerre. Ces restrictions diminuent drastiquement le nombre de duels.

Déclin du duel judiciaire à la fin du Moyen-Âge

Il faut attendre l’année 1386 et l’affaire Legris pour que l’infaillibilité du jugement de Dieu en matière de duel judiciaire soit mise à mal.

En 1386, Marguerite de Thibouville, dame du chevalier Jean de Carrouges, accusa Jacques Legris, gentilhomme du comte d’Alençon, de s’être introduit de nuit et masqué dans son donjon afin d’abuser d’elle pendant que son mari guerroyait en Ecosse. Legris clama son innocence, et la justice, n’ayant aucun moyen de découvrir la vérité, ordonna un duel entre Jean de Carrouges et Jacques Legris. Legris est battu, et il fût pendu au gibet, selon les règles en vigueur. Seulement, un malfaiteur avoua ce viol quelques temps plus tard, innocentant Legris post-mortem.

Lire aussi : Qui était François Verdier, alias « le Forain » ?

Le dernier duel judiciaire autorisé par un roi de France eut lieu le 10 juillet 1547. Ce duel opposa François de la Châtaigneraie à Guy Chabot de Jarnac, dans un combat qui est resté célèbre comme le « Coup de Jarnac« , où la Châtaigneraie est mortellement blessé au jarret. Le roi Henri II, affecté par la mort de la Châtaigneraie, son favori, jura immédiatement que plus jamais il n’autoriserait de duels publics. Ironie de l’histoire, le roi Henri II meurt le 10 juillet 1559, à la suite d’une joute (une autre forme de duel…), où une lance lui transperce l’œil.

La joute est un divertissement développé à la suite de la Guerre de Cent Ans. Très codifiée, elle est un amusement de nobles. Elle tombera dans l’oubli après la mort du roi Henri II.

L’Ancien Régime, âge d’or du duel au point d’honneur

Le duel au point d’honneur, quant à lui, s’est développé sous François Premier (1515 – 1547), suite aux guerres italiennes. N’étant plus possible de se battre avec l’aval du roi, le pouvoir royal est bravé par des combats motivés par n’importe quelle raison, sous le prétexte parfois exagéré de « défendre son honneur ». Une insulte envers un gentilhomme est alors considéré comme un crime, nécessitant un duel à la rapière.

La figure la plus célèbre de cette époque est sans aucun doute le personnage iconique d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, un des personnages issu du vif intérêt des écrivains du XIXe siècle (eux-mêmes duellistes), pour les romans de cape et d’épée.

Lloyd Corrigan (à gauche) et José Ferrer (à droite) dans Cyrano de Bergerac, de Michael Gordon (1950)
« CYRANO: Je n’ai pas de gants?… la belle affaire! Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire! – Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun. Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.
[…]
CYRANO: Il faut la remuer car elle s’engourdit… – Ce que c’est que de la laisser inoccupée! – Ay!…
LE VICOMTE: Qu’avez-vous?
CYRANO: J’ai des fourmis dans mon épée!« 

(Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, Acte I, Scène 4)

Ces duels de gentilshommes échappent totalement à la justice et au pouvoir clérical. Ce dernier prend la décision d’excommunier les duellistes suite au Concile de Trente. Le duel prend alors des proportions délirantes: plus de 10 000 gentilshommes sont tués entre 1588 et 1608 pour des questions d’honneur, un bilan bien plus lourd que celui des guerres civiles de religion. Les souverains successifs, bien entendu du côté de l’Église, reconnurent la nécessité d’interdire cette pratique, mais étant également issus de la même aristocratie, ont toujours paradoxalement montré beaucoup d’indulgence envers les duellistes.

Lire aussi : 19 janvier 1797 : émeute au théâtre du Capitole

Mais les édits d’interdiction commencent à tomber dès 1599, et le 2 juin 1626, Louis XIII par l’intermédiaire de Richelieu, en fait paraître un prévoyant la peine de mort pour les duellistes, en les privant de tous leurs biens. Bien que Louis XIII et Richelieu soufflent le chaud et le froid en matière de duels, faisant parfois preuve de laxisme en fonction de leurs intérêts, le duel devient une forme de revendication à l’indépendance de l’aristocratie contre la monarchie absolue. C’est une manière d’afficher son mépris pour la justice royale et les gens de loi, que Louis XIII assimile à un crime de lèse-majesté.

La répression des duellistes continua et se durcit sous Louis XIV jusqu’à Louis XVI, les rendant plus discrets, sans pour autant mettre fin à cette coutume. Ils prospéraient notamment clandestinement dans des zones de non-droit, comme par exemple la cour des miracles de Paris ou des lieux privés.

Le retour en force au XIXe siècle

Après la Révolution, tous les édits royaux sont abolis, y compris ceux interdisant le duel, l’autorisant à nouveau de fait. La Révolution n’a jamais rien fait pour légiférer sur la question. Le XIXe siècle connaît alors une recrudescence des duels (et des morts qui en résultent). En effet, avec la chute de l’aristocratie, les valeurs révolutionnaires d’égalité et les guerres de l’Empire qui entraînèrent la militarisation de la société, le duel se démocratise, et tout le monde s’y adonne, parfois de manière spectaculaire ! A la chute de l’Empire, les officiers démobilisés et les demi-soldes n’hésitent pas à provoquer en duel les occupants prussiens, puis à régler leurs comptes avec les légitimistes sous la Restauration.

En 1836, le comte de Chatauvillard publie son Essai sur le Duel, véritable manuel pour duelliste, qui codifie grandement l’art du duel, et pose ses règles. Parmi elles: l’offensé devant choisir la date, le lieu et les armes du duel (au choix: épée, sabre et pistolet) ; le combat commence au commandement de l’arbitre ; chaque duelliste a droit à deux témoins, etc. Habituellement, le duel s’arrête au premier sang, c’est-à-dire à la première blessure, mais il peut arriver que les duels s’exécutent « à mort ».

Lire aussi : 10 avril 1814 : pas de capitulation de Soult à Toulouse

Les débats à l’Assemblée se terminent souvent dans un champ clos avec témoins. C’est à cette époque notamment, que le roman de cape et d’épée se popularise, porté par des auteurs eux-même duellistes. Les combats entre politiques, parlementaires et journalistes se généralisent. Les combats prennent une dimension politique. Tous les grands noms de l’époque se battent au moins une fois: Thiers, Jaurès, Proust, Clemenceau, Hugo… Y compris Charles Maurras! Tous les polémistes de l’époque assument alors leurs idées et leurs propos jusqu’à la pointe de leur épée, prêts à se battre pour les défendre.

La Grande Guerre où le glas du duel

Le duel perd énormément de sa popularité après la Première Guerre Mondiale (1914-1918), époque tragique où les hommes sont directement confrontés à la mort. Mourir pour l’honneur revêt alors une dimension absurde.

Certains nostalgiques continuent pourtant de se provoquer en duel, mais ces combats n’intéressent plus grand monde. Il tombe peu à peu en désuétude.

Le dernier duel en France a lieu en 1967, et oppose le maire de Marseille et futur ministre de l’Intérieur Gaston Defferre et le député René Ribière, le premier ayant traité le second d' »abruti » au sein de l’Assemblée. René Ribière le perdra au premier sang.

Aujourd’hui, plus personne ne se bat en duel. Le combat à l’épée ou au pistolet semble être définitivement tombé en désuétude, considéré comme archaïque et risible. Les questions d’honneur se règlent à présent au tribunal. Pourtant, aujourd’hui, depuis 1990, l’association pour le rétablissement du duel en matière de presse (ARDP) milite, par l’intermédiaire de son fondateur Bernard Lugan, pour le retour de cette tradition. « J’estime que l’on perd son temps devant les tribunaux lorsque l’on est diffamé par les cloportes de la sous-culture journalistique » a-t-il déclaré, « tandis que quelques centimètres d’acier qui chantent devant le couvent des Carmes peuvent déjà remettre les idées en place et déjà les faire hésiter » abonde-t-il.

Bernard Lugan, historien français par ailleurs spécialiste de l’Afrique, affiche une préférence pour le duel à cheval et au sabre. De quoi intimider ses potentiels adversaires?

Mathieu Vergez

Retrouvez l’épisode de La Petite Histoire, sur la chaîne YouTube de TV Libertés :