L’ours : du roi des animaux à la réintroduction contestée

L’ours : du roi des animaux à la réintroduction contestée

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Crédit photo : Creative Commons CC0.
La ré-insertion de l’ours dans les Pyrénées est un sujet qui fait couler beaucoup d’encre. Comment est-il passé du roi des animaux à une espèce indésirable pour certains ? 

Entre le projet de ré-insertion de 2 ourses dans les Pyrénées-Atlantiques, démarche approuvée par 88,9 % des Français interrogés, et le face à face tendu entre une ourse et un randonneur nantais le débat sur la ré-insertion de l’ours dans les Pyrénées est relancé. Il faut comprendre que cet animal est un symbole ayant une place importante dans la mythologie pyrénéenne, ainsi que dans son patrimoine écologique, tandis que ses adversaires le considèrent comme un prédateur menaçant le pastoralisme dans les Pyrénées.

Aujourd’hui, la population ursine reste faible et la survie des ours dans les Pyrénées reste fragile. En 2017, seulement 43 ours ont été recensés, deux mâles dans les Pyrénées-Atlantiques et 41 individus en Pyrénées centro-Orientales. Quatre portées ont été recensées pour un total d’au moins sept oursons. Le lâcher de deux ourses dans les Pyrénées-Atlantiques permettra sans doute le renouvellement de la population dans cette zone grâce à la présence déjà établie des deux mâles.

L’ours, ancêtre du roi des animaux

Avant l’avènement du lion comme roi des animaux au Moyen Âge, c’était l’ours qui occupait cette place. Il représentait la puissance, le renouveau, la fertilité et la royauté, ainsi que la force guerrière. De nombreux rites de passage étaient associés à l’ours (combattre un ours et le vaincre était considéré comme l’étape la plus importante pour devenir un homme dans de nombreuses cultures européennes), ainsi que de nombreuse fêtes folkloriques (dont certaines existent encore aujourd’hui). Lorsqu’il n’était pas considéré comme un dieu, il était considéré comme l’ancêtre direct de l’Homme, voir certaines fois comme un homme sauvage. Cette paternité est expliquée par certains traits anthropomorphiques que nous partageons avec cet animal.

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Cependant, sa symbolique et ses cultes étant associés au polythéisme, ils furent combattus par l’Église catholique. L’ours fut persécuté, chassé, humilié et remplacé par un autre animal, jugé plus noble, le lion. Sa puissance, sa fertilité, sa noblesse et sa parenté avec l’Homme laissèrent la place à un être bête, lourdeau, colérique, pétri de vices et à l’énergie sexuelle débordante, il était réputé pour enlever les jeunes femmes. On le considéra même comme exerçant cinq des sept péchés capitaux. Il fut chassé, exhibé sur les places publiques par les montreurs d’ours, à tel point que sa population a dramatiquement chuté au fil des siècles, et il fut forcé de se réfugier dans les parties les plus inaccessibles et les plus reculées des massifs montagneux. La déchéance était totale. Malgré tout, son prestige fut en parti préservé dans les Pyrénées.

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Dompteur d’ours à Luchon (31), septembre 1900. Crédit photo : Wikipedia.

Un animal emblématique des Pyrénées

Dans la région, l’ours joue encore un rôle central dans plusieurs fêtes folkloriques ayant très souvent un lien avec le carnaval et le renouveau du printemps. Ces festivités ont lieu le plus souvent en Soule, en Andorre, en Bigorre, et en Roussillon, ainsi qu’au Carnaval Biarnés de Pau. Les fêtes de l’ours, qui se déroulent en février à Prats-De-Mollo, Arles-sur-Tech, et Saint-Laurent-de-Cerdans sont très médiatisées et inscrites à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2014.

Pour ce qui en est des montreurs d’ours, ceux d’Ariège étaient célèbres même au-delà de leurs frontières d’origines. Certains faisaient des représentations dans toute l’Europe, voire jusqu’aux Amériques.

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De nombreuses légendes pyrénéennes mettent en scène l’ours. En voici quelques unes : la légende de St Martin de Tours, celle de Jean de l’Ours, ou encore l’histoire de Pierre de Béarn (demi-frère de Gaston Fébus), rapportée par Jean Froissart qui suppose que les ours pyrénéens sont des chevaliers qui furent changés en ours par des Dieux anciens en punition d’une faute. Voir aussi l’histoire du comte de Biscaye.

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Ours dans l’encadrement, Jean Froissart, Chroniques, Bruges, 3e-4e quart du XVe siècle. Conservé à Paris, BNF, département des Manuscrits, Français 2643, fol. 180.

Les patronymes ayant un lien avec l’ours ne manquent pas eux non plus, tels que la vallée d’Ossau, la vallée d’Onsera et celle de la Barousse arrosée par la rivière l’Ourse, les pics de la Coumeille de l’Ours ou de la Tute de l’Ours. Sans parler des noms ayant un rapport direct avec l’animal : Martin, Bernard, Béarn, etc.

Pour aller plus loin dans les recherches sur la symbolique et l’histoire de l’ours, il existe un livre complet écrit par Michel Pastoureau : L’ours. Histoire d’un roi déchu, aux éditions Seuil.

Une ré-introduction en débat

Les arguments en faveurs de sa ré-introduction viennent de préoccupations écologiques, patrimoniales, éthiques et économiques, tandis que ceux qui y sont opposés parlent d’incompatibilité de cette action avec le pastoralisme, d’une atteinte au développement de la région et à sa sécurité, ainsi qu’une action inutile et coûteuse.

Ils sont contre… 

Il est indéniable que l’ours a attaqué certains troupeaux, cependant, lorsqu’on les regarde en détails, on remarque que de nombreuses attaques ont été attribuées à l’ours sans preuve directe, « au bénéfice du doute ». En 2011, chaque ours en âge de chasser a commis 5,6 attaques en moyenne, tuant 1,7 brebis par attaque.

Sur l’ensemble des Pyrénées françaises, il y a ainsi moins de deux dégâts d’ours par jour de transhumance, alors que 250 à 300 autres brebis meurent quotidiennement de chutes, maladies, parasitisme, foudre, prédation (autre que l’ours)… Y compris en intégrant les pics individuels, le nombre de bêtes tuées par l’ours est toujours resté en deçà de 350 par an, soit moins de 1% des pertes globales.

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Crédit photo : Creative Commons CC0.

Cela montre bien le caractère peu prédateur de l’ours dans les Pyrénées qui privilégie les autres sources de nourriture, l’ours étant un omnivore à prédominance végétarienne. Donc certes l’ours a une incidence sur la mort de certaines bêtes, mais elle n’est pas aussi importante qu’on l’imagine (les chiens errants tuent plus que l’ours).

Des mesures de protection adaptées peuvent éviter ces attaques, à savoir la présence de l’homme et de chiens de bergers auprès des troupeaux, le traçage des ours et la délimitation des « zones à risque », une meilleure sensibilisation sur son comportement et les comportements à adopter en cas de rencontre, etc.

Ils sont pour… 

D’un point de vu écologique et patrimonial, sa ré-introduction est indispensable. En effet, les Pyrénées et ses départements sont renommés pour être le Pays de l’Ours. L’ours y est représenté partout, que ce soit dans des noms, des fêtes, des contes et des légendes… Que deviendrait le Pays de l’Ours s’il devenait aussi le tombeau de ce dernier ?

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L’ours a été chassé pendant des siècles au nom de superstition et d’idées reçues, à tel point que l’espèce a quasiment disparu des Pyrénées (nous sommes obligés d’en faire venir de Slovénie pour garnir les rangs). Il n’est que justice de l’aider à se ré-approprier la place qu’il occupait dans l’écosystème, sous peine de le voir se rajouter à la liste bien trop longue des animaux disparus à cause l’activité humaine.

Quelle cohabitation avec l’Homme ? 

Elles sont rarissimes mais toujours impressionnantes. Le plus gros danger est de tomber sur une mère avec ses petits, l’instinct maternel l’emportera et elle se montrera agressive et protégera ses petits. Plusieurs comportements sont à adopter dans ce genre de situation. Chaque randonneur, agriculteur ou éleveur devraient les connaître. Nous avons tendance à nous croire en sécurité partout où nous allons, ce qui nous rend très souvent imprudent. Cependant, malgré le caractère rarissime de ces rencontres, elles peuvent arriver. Le mieux est d’y être préparé, pour votre sécurité et celle de l’animal.

L’Homme peut cohabiter avec l’ours, il suffit juste d’en avoir la volonté et de ne pas céder à la facilité qui est d’exterminer l’espèce sans autre considération.

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L’Homme et l’ours peuvent cohabiter et vivre en bonne entente, mais pour cela il faut développer la sensibilisation sur les comportements à adopter en cas de rencontre, donner les moyens aux agriculteurs et éleveurs de protéger efficacement leurs troupeaux sans menacer l’ours pour autant, et casser les mythes si tenaces qui font de l’ours une espèce nuisible qu’il faut abattre. Cette animal a frôlé l’extinction dans les Pyrénées, espérons que l’avenir verra sa renaissance, et que cet ancien roi puisse profiter à nouveau, lui aussi, de nos belles montagnes qu’il partage avec l’Homme.

Thomas P.