« Fabien Clain est représentatif des filières djihadistes françaises »

« Fabien Clain est représentatif des filières djihadistes françaises »

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Fabien Clain
Deux jours après l’annonce probable de la mort de Fabien Clain, figure de proue de la sphère islamiste à Toulouse qui a rejoint les territoires de l’État islamique dès 2014, quid de l’avenir de Daesh et de ses combattants originaires de France ?

Ancien sous-officier dans les chasseurs alpins, Martial Roudier est rédacteur pour Lengadoc-Info. Il s’est spécialisé dans l’étude du conflit syrien depuis l’entrée en guerre de la Russie. Infos-Toulouse est allé à sa rencontre pour en savoir plus.

Infos-Toulouse : Quelle est la situation actuelle de l’Etat islamique ? 
Martial Roudier : La situation de l’État islamique au Levant (Syrie et Irak) n’a jamais été aussi catastrophique. La proclamation du califat par Abou Bakr al-Baghdadi à Mossoul en juin 2014 est bien loin. Rappelons que la conquête de territoires entiers avait été rendue possible grâce au climat insurrectionnel mis en place par la révolution syrienne contre Bachar el-Assad, les groupes islamistes Al-Qaïda et État Islamique ayant rapidement réalisé des OPA sur les franges révolutionnaires « laïques ». L’État islamique a réellement commencé à perdre du terrain lorsque les forces russes ont commencé à intervenir en Syrie et que les pays voisins de la Syrie ont décidé que l’État Islamique ne leur était plus assez profitable en l’état. Ils ont donc décidé de s’acheter une conscience en « cassant leur jouet ». Aujourd’hui, l’État islamique en tant qu’état est terminé puisque la dernière parcelle de territoire en sa possession le long de l’Euphrate vient d’être conquise par les Forces Démocratiques Syriennes, une composante de combattants arabes et kurdes entraînée et armée par les états occidentaux. Ce qui faisait la force de l’État Islamique était la mise en place d’une administration qui était en capacité de gérer tous les aspects de la vie quotidienne de ses administrés, cette époque est désormais terminée. Les rentrées financières consécutives à la gestion des matières premières, comme le pétrole, qui représentaient des milliards de dollars chaque année se sont taries. Avec l’impact négatif sur ses capacités militaires.

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Est-ce la fin d’un règne dans la sphère islamiste ou va t-il muter et agir autrement ?
Il convient de rester très prudent en ce qui concerne les capacités de réorganisation de l’État islamique. Il est évident que la capture de la poche d’Hajin est une étape importante dans la guerre contre l’État islamique. Mais infiniment moins fondamentale que la reprise de Mossoul ou de Raqqa, les capitales de l’État islamique. Abou Bakr al-Baghdadi, qu’on pensait réfugié dans la poche d’Hajin, n’a toujours pas été capturé. Il reste donc toujours officiellement un calife à la tête du Califat. L’État islamique a déjà commencé à changer de méthode en privilégiant les techniques de guérilla dans les zones peu peuplées de Syrie et d’Irak. Faisons confiance aux gouvernements syriens et irakiens pour traquer et démanteler ces cellules terroristes. On a constaté que de nombreux combattants présents au Levant se sont expatriés sur des territoires plus « calmes ». Ainsi l’Afghanistan a connu une recrudescence d’actes terroristes liés à l’Etat Islamique; en Égypte également, on constate la présence de cellules très actives de l’État islamique; les Philippines, malgré l’échec de la tentative de contrôle de Marawi en 2017, sont un terreau favorable à l’implantation de cellules djihadistes. Il faut bien avoir en tête que le « Califat » n’a pas de frontières et qu’il peut se décréter n’importe où sur la planète puisque l’objectif du djihad est la mise en place de « la charia pour tous ».

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Paradoxalement, le seul rempart à l’État islamique est la concurrence féroce qui existe entre les groupes djihadistes. Toute l’énergie déployée par Al-Qaïda et l’État islamique dans leur course sanglante au leadership constitue un répit pour les sociétés occidentales.

On a annoncé la mort de Fabien Clain, comment se dérouent les frappes aériennes de la coalition ?
La mort de Fabien Clain est symptomatique de la question des combattants « français » qui sont partis faire le djihad au Levant. Fabien Clain était surnommé « la voix française de l’État islamique », c’est lui qui revendiquait les attentats commis en France pour le compte de l’État islamique. Il est représentatif de ce qu’on appelle les filières djihadistes françaises. On constate dans cette situation, que les territoires français à majorité musulmane, font le lit du terrorisme international. Pour en revenir à votre question, le dernier réduit de l’État islamique dans la vallée de l’Euphrate est la parfaite illustration de cette guerre par procuration menée par les occidentaux en Syrie. Pour atteindre l’objectif « zéro mort » dans ses propres rangs, dans ces conflits modernes les forces armées occidentales délèguent les phases de contact à des combattants locaux, dans ce cas précis ce sont les Forces Démocratiques Syriennes qui sont sur le terrain face aux combattants de l’État islamique. La coalition internationale, elle, se charge de la partie logistique, de la formation ainsi que de l’appui-feu; que ce soit des frappes sol-sol ou air-sol. Ainsi de nombreuses Forces Spéciales occidentales (dont des Français) se trouvent à proximité de la ligne de front sans être réellement au contact. L’armée française possède sur place plusieurs canons de 155 mm (les fameux Caesar) qui fournissent un soutien d’artillerie aux fantassins des Forces Démocratiques Syriennes.

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Je conseille à ce sujet, la lecture de la synthèse du colonel François-Régis Legrier, commandant la Task Force Wagram, sur la bataille d’Hajin qui est plein de sens quant aux désavantages de cette guerre par procuration, position qui lui a valu un rappel à l’ordre de sa hiérarchie. La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? 

Doit-on craindre le retour des djihadistes français ?
La question du retour des djihadistes « français » sur le territoire national est une question très polémique. Il y a deux approches antinomiques et les deux sont acceptables. Le rapatriement de 130 djihadistes « français » (qui sont des combattants aguerris et fanatiques) annoncé par Christophe Castaner a de quoi légitimement effrayer. Le positionnement du ministre de l’intérieur peut toutefois se comprendre. Ce dernier avance le fait qu’il vaut mieux avoir le contrôle en France sur ces terroristes plutôt que de prendre le risque de les voir s’évanouir dans la nature. C’est une vision idéaliste mais totalement irréaliste du point de vue français. Je m’explique : cette solution serait acceptable dans des pays où la volonté politique face au terrorisme et bien ancrée. Aux États-Unis ou en Russie, il serait parfaitement envisageable que ces terroristes soient condamnés pour leur allégeance à l’État islamique et les crimes qu’ils ont commis à plusieurs fois la prison à vie. Ils seraient placés en détention au fin fond d’un désert en Arizona ou en Sibérie. La France n’a pas la volonté nécessaire pour gérer ce type de criminels. Le danger de contamination djihadiste de la population carcérale française (majoritairement musulmane) est bien trop important. On verrait les associations de défense des Droits de l’Homme monter au créneau pour victimiser ces terroristes, qui sont ce qui se fait de pire en terme d’humanité. Ce scénario est parfaitement inconcevable. Une solution alternative serait d’organiser le transfert de ces prisonniers des mains des Forces Démocratiques Syriennes aux gouvernements syrien ou irakien qui ne s’embarrassent pas de problèmes éthiques avec la peine de mort pour les terroristes. Le gouvernement irakien s’est bâti sur la pendaison de l’ancien dirigeant du pays Saddam Hussein, la pendaison de dizaines de combattants de l’État islamique ne devrait pas leur poser trop de problème moral.

Propos recueillis par Étienne Lafage.